Dialogue de traducteurs littéraires : de l’importance de l’interprétation et du choix des mots
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Traduction littéraire de l'Allemand vers le Français : Les interprétations des textes de Freud et l'impact des traductions successives.
Nous reproduisons ici le texte paru dans le supplément littéraire du journal Le Monde. Pour les abonnées, vous pouvez retrouver l'article sur le site lemonde.fr.
Une nouvelle traduction offre aux lecteurs une nouvelle interprétation, un nouvel éclairage donc une nouvelle matière à réflexion sur l'œuvre de l'auteur en question. Sur un autre plan, mais qui ne peut pas être négligé, une nouvelle traduction permet aussi d'augmenter les ventes de l'œuvre.
Deux approches se distinguent, l'approche du linguiste (le terrain de la langue) et l'approche du spécialiste du sujet traité par l'ouvrage (en l'occurrence la psychanalyse).
Pour faire le lien avec la traduction "non littéraire", quelques idées à retenir :
- il n'y a pas de traduction définitive,
- l'importance du contexte pour choisir le mot le plus juste,
- la très large culture dont doit disposer le traducteur pour bien retranscrire le texte et toute sa saveur,
- souvent, il n'y a pas de mot "idéal" mais un mot "approchant le plus",
- la différence entre le sens courant du mot, le sens donné par le contexte et le sens donné par l'auteur et son univers.
Entretien
"Peur" ou "angoisse" ? Trois traducteurs s'expliquent
LE MONDE DES LIVRES | 07.01.10 | 11h57
S'agissant d'un auteur comme Freud, tout choix de traduction engage des enjeux non seulement linguisitiques, mais aussi théoriques et conceptuels. Nous avons demandé à trois traducteurs d'expliquer leurs options, en prenant un exemple : le livre de Freud intitulé Das Unbehagen in der Kultur (1930). François Robert appartient au comité éditorial qui supervise la parution des Œuvres complètes de Freud aux Presses universitaires de France, où ce texte a été publié en 1994 sous le titre Le Malaise dans la culture. Deux nouvelles traductions paraissent ces jours-ci : chez Garnier-Flammarion, Dorian Astor a conservé le même titre ; au Seuil, Bernard Lortholary a préféré, quant à lui, Le Malaise dans la civilisation. Entretiens croisés.
Comment envisagez-vous l'avenir du texte freudien, à présent que chacun peut en publier une nouvelle traduction ?
Bernard Lortholary : A chaque fois qu'on publie une nouvelle traduction d'un grand écrivain, cela augmente mécaniquement son audience, et cela offre aussi à ceux qui le connaissent déjà un matériau qui nourrit l'échange, la réflexion. Pour Freud, c'est une chance d'échapper à la pierre tombale jargonnante qui a jusqu'ici dissuadé le grand public de le lire, alors même qu'il écrit un allemand tout à fait fluide, et qu'il mérite d'être traduit de façon limpide. Or il l'a essentiellement été par des gens qui connaissaient mieux la psychanalyse que l'allemand. Il s'y sont attelés avec un incontestable courage, mais sans réelle compréhension de la langue.
Dorian Astor : Cette concurrence des traductions permet un travail critique qui oblige à revenir au texte. En France, l'oeuvre freudienne a longtemps été enfermée dans une forteresse psychanalytique qui prétendait détenir sa vérité. Il y avait l'idée que, si l'on n'était pas psychanalyste, on ne pouvait pas traduire Freud. Or dire qu'une traduction est définitive, c'est un réflexe totalitaire. Pour ma part, je suis germaniste, traducteur littéraire, et je refuse de me battre avec les psychanalystes sur le terrain de l'orthodoxie. Mais je peux les affronter sur le terrain de la langue…
François Robert : Nous attendons la confrontation avec sérénité. Toute nouvelle traduction est la bienvenue. Mais attention, il ne faut pas régresser. Chacun peut proposer une traduction qu'on dira plus "lisible", mais l'important est de ne pas revenir en arrière en nivelant tout, au mépris de la rigueur théorique. Notre équipe travaille sur l'ensemble des oeuvres. Il est plus facile de dire "allez, je vais traduire Malaise dans la culture !", ponctuellement, sans se préoccuper de savoir si tel ou tel terme revient dans un autre livre. On nous a beaucoup reproché de chercher à uniformiser le vocabulaire de Freud. Mais notre but est d'abord de faire apparaître des discontinuités et des continuités dans cette langue qui est faussement simple, car Freud a une manière très spécifique de conceptualiser les mots. Il faut en tenir compte. La diversité, oui ; l'éclectisme, non !
Pourquoi avoir choisi de traduire Das Unbehagen in der Kultur par Malaise dans la civilisation ou par Malaise dans la culture ?
Bernard Lortholary : La langue allemande dispose des deux termes, "Kultur" et "Zivilization". Quand on traduit, il faut toujours se demander : ce texte, de quoi il parle, à quelle date, et à qui s'adresse-t-il maintenant ? Freud parle du malaise engendré par la civilisation. Mais il écrit à un moment où les idéologues accusent la "Zivilisation" d'être française, voire juive, par opposition à la "Kultur" allemande. Il met les pieds en terrain miné. Nous n'en sommes plus là. Aujourd'hui, si un journal titre "Malaise dans la culture", on se dit : ah, Frédéric Mitterrand doit avoir de gros soucis… Le terme "culture" a été réquisitionné par ce sens institutionnel. Donc, j'ai choisi Malaise dans la civilisation.
Dorian Astor : Il y a ici un jeu de miroirs. En allemand, le mot "Kultur" est mélioratif, il signifie supérieur. En français, c'est plutôt "civilisation" : on ne parle pas de civilisation papoue, mais de culture papoue. Dans L'Avenir d'une illusion, Freud dit : "Je dédaigne de faire la différence entre Kultur et Zivilization." A partir de là, il faut savoir comment les choses s'articulent conceptuellement. Freud est l'héritier d'une philosophie où l'on oppose nature et culture. Pour lui, tout ce qui éloigne l'homme de la nature est un fait culturel. Utiliser le terme "civilisation" pour traduire le titre, ce serait en revenir au vieux sentiment de supériorité français façon années 1930. J'ai opté pour Malaise dans la culture.
François Robert : La distinction Kultur/Zivilization appartient à l'univers de pensée allemand. Pourtant, il est possible d'importer le concept de Kultur dans la traduction, où ce mot va prendre une nouvelle acception, parfaitement cohérente avec celle qu'il a aujourd'hui en français. "La culture est édifiée sur le renoncement pulsionnel", répète Freud. Telle est l'opposition pertinente chez lui. Si on traduit par "civilisation", on perd donc le sens nouveau que Freud a donné au mot "Kultur" : la grande nouveauté freudienne, c'est d'assimiler la nature à la pulsion, et la culture à son refoulement.
Pourquoi avoir choisi de traduire le mot allemand "Angst" par "angoisse" ou par "peur" ?
Bernard Lortholary : Souvent, en traduction, il n'y a pas de solution idéale, on doit choisir la moins mauvaise. D'abord, il faut éviter ce qu'a fait l'équipe des oeuvres complètes : parce que l'allemand dit "das Kind hat Angst vor dem Pferd", ils traduisent "l'enfant a de l'angoisse devant le cheval". Sous prétexte de cohérence terminologique, on écrit des choses ridicules. Le mot "Angst" recouvre un sens large, depuis la peur de ceci ou cela jusqu'à l'angoisse existentielle. Il faut donc se résoudre à ne pas toujours traduire par le même mot : j'ai choisi tantôt "peur", tantôt "angoisse". Le contexte donne la solution.
Dorian Astor : La distinction que le français opère entre "angoisse" et "peur" n'existe pas en allemand. J'ai donc choisi "peur", afin de garder la généralité du terme. Par ailleurs, l'angoisse se définit comme une peur dont on ignore l'objet. Freud dit que l'"Angst" se cache derrière tous les symptômes. Parler d'une "angoisse inconsciente", comme le font certains traducteurs, n'a pas de sens. Ce qui est inconscient, c'est l'objet de la peur. Un enfant dit "j'ai peur", il ne dit pas "je suis angoissé". Et de quoi mon chéri ?, lui demande-t-on. "Je sais pas"…
François Robert : Chez Freud, la théorie de l'angoisse présuppose qu'on puisse parler d'"angoisse inconsciente", comme on parle de "culpabilité inconsciente". Ce n'est pas le traducteur qui est en cause, c'est Freud lui-même ! Quand on dit "Ich habe Angst vor", on est tenté de traduire par "j'ai peur de". Mais Freud vient toujours compliquer les choses. Il faut prendre le risque d'une périphrase, pour montrer comment le concept se déploie. Lorsque le petit Hans dit "j'ai peur du cheval", Freud explique que c'est de l'angoisse ("Angst") et non de la peur ("Furcht"). Si vous passez indistinctement de l'une à l'autre, vous perdez la richesse de la théorie. Il faut donc dire que Hans "a de l'angoisse devant le cheval". Il y a une grande différence entre le sens courant d'un mot et celui que Freud lui donne. Il est piégeant, vous savez !
Propos recueillis par Jean Birnbaum
Article paru dans l'édition du 08.01.10

La différence en allemand entre Angst et Furcht, ce n'est pas angoisse par rapport à peur ; c'est la différence entre la peur ou l'angoisse sans objet (Angst) et la peur ou crainte de quelque chose d'identifié.
M.L.
agrégé d'allemand